lundi 24 mai 1999, par ViaraTimcheva
Il avait de grands yeux bleus, de doux cheveux blonds, une couronne en argent sur sa tête et une longue pèlerine bleu ciel couverte d’étoiles dorées.
Il s’appelait Dodo. Sa maman était la Lune, et son papa , le Rêve. Il n’allait pas à l’école, parce que, dans le monde où il habitait, les enfants naissaient avec tout le savoir qu’il leur était nécessaire : ils connaissaient les âmes humaines, et ils commençaient tout de suite à travailler.
Dodo passait ses soirées au chevet de tous les enfants qui s’endormaient et distribuait leurs rêves, un peu comme le père Noel distribue des cadeaux. Mais si le bon monsieur à la barbe blanche faisait le tour du monde une fois par an, Dodo le faisait chaque soir.
Comme il était jeune et plein d’énergie, cela ne le fatiguait pas. Il trouvait que c’était superbe de pouvoir entrer dans toutes sortes de chambres d’enfants, de voir toutes sortes de lits et de jouets.
Chaque soir, son papa lui préparait les rêves à distribuer, et sa maman le regardait avec tendresse à travers les fenêtres de chaque maison qu’il visitait.
Dodo s’approchait, sortait le rêve de la poche de sa pèlerine, le laissait sur l’oreiller de l’enfant endormi, et l’observait un peu sourire dans son sommeil. Puis, quand il avait tout distribué et que ses poches se vidaient, il allait s’asseoir sur un nuage et écoutait la converation des étoiles.
Souvent, les étoiles parlaient de lui. Elles disaient :
“ C’est le plus joli petit garçon au monde ”.
“ Et le plus heureux ”.
“ Comme nous aurions aimé qu’il reste à jamais avec nous ! ”
“ Bien sûr que je resterai toujours avec vous ”, répondait Dodo.
Au début, cette réponse les faisait rire. Mais plus le temps passait, plus elles échangeaient des regards tristes. Une nuit, elles lui dirent :
“ Tous tes frères aînés nous disaient cela, Dodo, mais venait le jour où ils nous quittaient sans plus revenir ”.
“ J’ai des frères aînés ! s ’exclama Dodo. Mais, on ne m’en a jamais parlé ! Je ne les ai jamais vus ! ”
“ C’est parce qu’ils sont très occupés, mon petit. ”
“ Mais qu’est-ce qu’ils font ? ”
“ Ils distribuent les rêves aux adultes, mon petit, dirent les étoiles. Toi qui passes chaque nuit à travers les chambres des enfants, tu ne t’es donc jamais demandé qui porte les rêves dans les chambres à côté ? Ou croyais-tu que les adultes ne rêvaient pas ? ”
“ Oh ! J’aimerai parler à mes frères ! ”, soupira Dodo avec impatience.
“ Ce n’est pas toujours gai de parler avec eux, Dodo. Tes frères sont souvent tristes, parce qu’ils portent souvent dans leurs poches des rêves désagréables ”.
“ Des rêves désagréables ! s’exclama encore le garçon . Mais ! J’ai toujours pensé que tous les rêves étaient agréables ! ”
“ Oui, la plupart des rêves d’enfants le sont. Mais ce n’est pas toujours le cas chez les adultes. Les adultes sont des êtres bizarres, Dodo. Parfois, ils ont des peurs et des doutes qu’ils cachent en eux- mêmes. Parfois, ils sont obligés de quitter ceux qu’ils aiment, alors leurs rêves se remplissent de larmes, de regrets, d’incertitude.
“ Et mon père leur prépare des rêves qui blessent ? ”, demanda Dodo, incrédule.
“ Oui, parce que c’est juste, mon petit. Chaque adulte reçoit le rêve qu’il mérite ”.
“ Et mes frères acceptent de distribuer des rêves qui font mal ? ”
“ Ils n’ont pas le choix.. Pour cette raison, ils deviennent tristes et pressés, et ils n’ont plus de temps pour nous ”.
“ Mais alors… Je deviendrai comme eux, moi ? A mes enfants, les enfants auxquels je distribue maintenant de beaux rêves qui font bercer, je serai plus tard obligé de leur apporter de la peine dans leur sommeil ? ”
“ Oui, un jour quand tu seras grand, Dodo. ”
“ Mais non ! Mais non ! Je ne le ferai pas, je refuse ! Aidez-moi, petites sœurs ! Je sais que vous pouvez le faire ! ”, les pria le garçon.
“ En effet, Dodo. Mais pour cela, il faut que tu renonces à ta belle couronne d’argent et ta pèlerine couverte d’étoiles ”.
“ Oh, ce n’est pas très difficile ! Je le ferai volontiers ”.
“ Ce n’est pas tout… Tu ne seras plus jamais le garçon le plus spécial au monde. En plus, tu ne verras plus ta mère, la Lune, et ton père, le Rêve, que de loin. ”
Dodo resta longtemps silencieux, avant de répondre :
“ Je suis prêt. ”
“ Alors, regarde dans ta poche. Tu y trouveras une pomme. Mange-la et tu n’auras jamais à distribuer de mauvais rêves. ”
Dodo mit la main dans sa poche, qui était vide à l’instant, et y trouva une belle pomme bien grosse. Il s’apprêtait déjà à croquer dedans, quand les étoiles lui dirent :
“ Attends une minute ! Tu nous avais promis de ne pas nous oublier ! ”
“ Où que je me trouve, je parlerai avec vous chaque nuit, chères petites sœurs ! ”, dit Dodo et il se retourna vivement, pour qu’elles n’aperçoivent pas la larme qui coulait le long de sa joue. Puis, il ferma les yeus et sans hésiter, il mordit dans la pomme.
Quand le garçon ouvrit les yeux, il se trouvait couché dans une chambre d’enfant, et son lit était couvert de jouets. Il se leva du lit et accourut dans la cuisine, où une femme souriante aux cheveux blonds comme ceux de l’enfant, préparait le petit déjeuner. L’odeur agréable de cacao et de croissants remplissait la pièce.
“ Maman, maman ! s’écria le garçon , J’ai fait un drôle de rêve ! ”
“ Comme d’habitude ”, lui répondit tendrement la femme.
“ J’ai rêvé que ma mère était la Lune ! ”
“ Et les étoiles, tes petites sœurs, et tu leur parlais, n’est-ce pas ? la femme lui caressait les cheveux . – Et maintenant, mange vite, si tu ne veux pas être en retard à l’école. ”
L’enfant attaqua son petit déjeuner. A partir de cette nuit-là, il avait son secret à lui. Il attendait le soir avec impatience, pour dire aux étoiles combien il était heureux. Il savait que, pendant toute sa vie, il ne ferait que de beaux rêves.